Ikebukuro West Gate Park

Publié le par Madame Tassanie

Ikebukuro West Gate Park

d'ISHIDA Ira traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai aux éditions Philippe Picquier

Ce livre est une petite perle parmi d'autres. Je l'ai pris au hasard d'une étagère à la bibliothèque de Loches, la couverture me semblait colorée, m'attirait comme un moucheron à une lanterne. Le titre « Ikebukuro West Gate Park » m'a intrigué. Il s'agit d'un lieu. L'auteur a donc voulu que le héros du livre soit un lieu et non un personnage. Parce que le personnage principal, Makoto, 19 ans, pourrait bien être ce héros. Il en devient un petit à petit, héros d'un jour, puis héros toujours.

 

Le résumé est alléchant, mais ce n'est pas ce que j'ai regardé en premier. J'ai d'abord lu les premières pages. Je me suis dit : ce livre est écrit à l'acide, on prend comme une claque ou une douche froide dès le départ, peut-être histoire de nous mettre l'eau à la bouche ou de nous peindre rapidement le décor. Ikebukuro West Gate Park (nom que j'ai eu du mal à prononcer mentalement au début), c'est un square public : un lieu de rencontres neutre, où les gangs ne s'affrontent pas et où l'on peut discuter de la vie avec ses potes. C'est ce que Makoto fait. Makoto, c'est un drôle de type. Au premier abord, sa pensée n'est pas celle d'un « enfant du quartier », plutôt d'un justicier. Il se rappelle ses années lycée, collège, ses amis, ce qu'ils sont devenus : beaucoup se sont retrouvés dans des gangs, la prostitution. Et à Makoto au milieu d'un environnement criminogène de se débrouiller comme « solutionneur d'embrouilles », de « peacemaker » ou faiseur de paix.

 

Le lieu : en refermant le livre, on a vraiment l'impression de connaître le quartier par cœur, avec ses love-hôtels, ses bars malfamés, ses Seven Eleven, ses McDo, son square, ses tunnels sombres, son quartier chic, … les ambiances et les atmosphères se mélangent et l'auteur sait parfaitement nous transmettre de par la description du lieu, les sentiments et l'identité d'un personnage. Que ce soit le commissaire Rei dans un bar, ou Kana, la journaliste avec sa chambre à louer pour la semaine, ou Chiaki et son Oasis (AF pour Anal Fuck, eh oui c'est cru, c'est acide, c'est dur), ou encore Kazunori et son isolement dans sa chambre... chaque personnage devient attachant. Je pourrais tous vous les décrire car je me souviens de chaque lieu et de chacun de ses personnages.

 

Les personnages : le livre se lit comme un roman policier haletant, en plusieurs enquêtes fortuites de notre personnage Makoto. On lui demande son aide. Parce qu'il a le cul entre deux chaises, qu'il sait rester neutre, qu'il fait preuve de diplomatie plutôt que de violence. A chaque fois il réunit sa bande de « zozos » et plus tard de « zozos+1 », les bien nommés enquêtent, espionnent comme de vrais pro, montages vidéo et photos à l'appui, ils aident anonymement la police à confondre les criminels, les yakouzes (yakuzas), les dealers, les proxénètes, les violeurs et les meurtriers. La dernière enquête est la plus intéressante, elle va plus en profondeur dans ce qu'il y a d'abominable dans l'abandon des jeunes « décérébrés », qui finissent par adopter un clan plutôt qu'un autre, traînant dans les rues, sans but. Et un beau jour, deux clans se forment et s'affrontent dans un terrible bain de sang : les Red Angels et les G-Boys. Rouges contre bleus. Makoto et sa bande de « zozos » informaticiens, espions, fin observateur, dessinateur, journaliste, décident de ramener la paix à Ikebukuro West Gate Park. Y parviendront-ils ? On réussit même à s'attacher aux deux chefs de gangs : Takashi et Kyöichi...

 

Les références musicales : du classique, de Bach à Bartok, il faut écouter les musiques comme une bande originale d'un film, en lisant le livre, cela nous met tout de suite dans l'ambiance. Et il faut dire que les choix musicaux sont judicieux et font transparaître chez Makoto, une passion pour le classique et donc une sensibilité ou une fragilité. Et puis du Bach pour l'émotion, du Ravel pour les moments de fougue et du Bartok pour la tension, le suspense.

 

En bonus, le roman, s'il est parfois dur, les scènes de violences décrites sans détourner le regard, garde un humour noir et une lueur d'espoir à chaque page qui tourne. La noirceur n'est pas complète, et si on pourrait traiter ce livre de naïf avec son côté : tout est bien qui finit bien, ce n'est pas le cas du tout. On sent la culture japonaise derrière cette écriture : le fait de renaître de ses cendres, le sens de l'honneur, le regard tourné vers le futur, même si, écrit dans les années 90, le roman se moque gentiment des effets du capitalisme au travers de scènes truculentes.

Au final, un livre quatre étoiles. A lire. Et réservez le tome 2. Ou lisez le manga adapté.

 

Tassanie ALL

Ikebukuro West Gate Park

Publié dans romans, Coup de coeur

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