Tolstoï, en vrai

Publié le par Madame Tassanie

Tolstoï, en vrai

Tolstoï, en vrai.

Il est 00:40 mais j'ai besoin d'écrire.

Comme je ne trouvais pas de sujet adéquat, j'ai décidé de parler du livre que je lis en ce moment. Je l'ai emprunté à la Bibliothèque Municipale de Tours (magnifiquement refaite, j'y vivrais bien). Je suis tombée totalement par hasard sur les rayonnages des biographies en tout genre. Par hasard, car tout a changé de place. Et alors que je m’empêtrais dans les pièces de théâtre et les analyses bancales au sujet d'Anouilh, j'ai vu ça : Avec Tolstoï.

Ce n'est qu'en lisant les 5 premiers chapitres, assise confortablement dans un fauteuil de la bibliothèque, que je me suis dit que l'écriture était belle, que l'analyse était juste. J'ai enfin regardé qui en était l'auteur : Dominique Fernandez de l'Académie Française s'il vous plaît.

J'ai tout de suite accroché. Dès les premières lignes : « Qui a tout pour être heureux n'attire guère. » Cela résume l'oeuvre de Tolstoï et cela résume aussi l'immense travail biographique, analytique, etc. de Dominique Fernandez. Il commence avec une citation juste, un incipit intéressant de Nabokov, un Russe qui parle d'un Russe, rien de mieux. Fernandez a raison, la littérature occidentale n'a rien à voir avec la littérature orientale. Ainsi donc Nabokov classe facile Tolstoï parmi les plus grands romanciers avec Gogol et Tchekhov, (je supporte Gogol et son cynisme décalé mais ne peux lire Tchekhov, peut-être à cause de ma trop grande sensibilité!). Mais où sont donc passés Dostoïevski et consorts ?

J'adhère au chapitre 3. Intitulé sobrement Dostoïevski et Tolstoï, on se demande où le biographe va nous emmener. En fait, je réalise que j'ai fait la même chose que lui. Jeune, j'ai essayé Tolstoï avec son Guerre et Paix, et les 2000 pages m'ont vite ennuyée. Puis j'ai lu Crime et Châtiment de Dostoïevski. C'était l'année dernière, et je sentais que j'étais intriguée par la fougue, la noirceur, la violence de Dostoïevski. L'excès, comme dit le biographe, la littérature du trop plein, l'écriture qui déborde, qui vacille, qui met en colère. De cette folie sortent les descriptions des personnages de Dostoïevski. Lorsque j'eus fini de lire Crime et Châtiment (ouf!), j'étais excédée, légèrement déçue car complètement renversée, comme saoule. Dostoïevski est un grand cru, mais on en ressort K.O.

Chez Tolstoï, c'est l'inverse, on y trouve la violence du monde mais autrement : par un quotidien désarmant de banalité, par une vision normale, une observation claire et non substituée par des sentiments. Chez Tolstoï, tout est modéré. Il est le simple observateur d'une bourgeoisie dont il fait partie mais qu'il aimerait quitter car comme le dit le biographe, les pages se tournent et l'on découvre que Tolstoï était très critique vis à vis de la bourgeoisie. Mais quand on a tout chez soi, richesses, famille, grande demeure, et un talent d'écrivain : de là comment se placer comme le porte parole d'une société pleine d'injustices sociales ? Tolstoï y apporte sa réponse, évidente : en « d » écrivant la société telle qu'elle est, sans AUCUN artifice. Alors cela peut paraître long, dans les milliers de pages qu'il a écrites. Même dans Anna Karénine, roman qui m'a beaucoup touché et agacé à la fois, Tolstoï ne se sépare pas de cette distance absolue et essentielle dans son travail, pour en arriver à décrire une violence psychologique insoutenable. Anna Karénine, ou l'héroïne qu'on voudrait oublier, qui s'efface parmi les autres histoires, les autres personnages du roman, et qui finit par revenir petit à petit comme fil conducteur nécessaire pour comprendre. Les histoires d'amour finissent mal, en général. Chez Tolstoï, ce fatalisme se garde bien d'être trop évident. Bien que comme dans une pièce de Shakespeare ou de Racine, on sache déjà que tout est joué pour l'héroïne... Tolstoï insuffle chez ses personnages un côté obstinément attachant et détaché, une écriture désintéressée de l'auteur pour nous appâter nous, lecteurs dans le piège du romancier. Comme dans Guerre et Paix lorsque sur le champ de bataille, est décrite la douleur, la souffrance d'un officier, on n'y trouve pas de pathos, de larmes, de catharsis, de moment salvateur: juste un officier qui souffre "physiquement", en cela Tolstoï est presque à décrire médicalement et scientifiquement, "chirurgicalement" son histoire.

Dans un autre chapitre, le biographe s'attaque à une autre comparaison, un duel terrible : Balzac VS Tolstoï. Parce que chez Balzac, même s'il lui fallait moins de pages pour écrire un roman, il lui fallait dix chapitres pour décrire un pays, puis une ville, puis un hameau, puis la maison du personnage principal, puis la chambre ou le bureau ou la cuisine du personnage et enfin le personnage en lui-même, dépeint tel un meuble. Chez Tolstoï, c'est l'oeil qui suit comme une caméra, les événements d'une soirée mondaine chez telle ou telle princesse. Trois lignes et le personnage est croqué. Trois lignes et le sentiment de malaise ou de joie est donné. Pas besoin de plus, et pourtant, la prose de Tolstoï s'étend sur des centaines et des centaines de pages. On croit suivre une dizaine de vies différentes, le livre, interminable, peut se relire autant que l'on veut si l'on aime. Parce qu'il conte une aventure dans sa normalité et cette normalité nous attire. Sommes-nous des voyeurs ? Non, en tant que lecteurs, nous aimons moyennement les fioritures, les mots de trop. Tolstoï est donc un exemple à étudier pour écrire un roman ou en analyser un. Le biographe prend d'ailleurs pour exemples ses écrivains préférés, comme Stendhal... Stendhal ou le roman qui se veut miroir de la réalité.

Et puis au fur et à mesure dans le livre, grâce à une biographie peu conventionnelle, plus attachée à l'analyse de l'oeuvre de Tolstoï et donc à sa pensée de romancier (car ses journaux intimes ou autres correspondances ont soit disparu soit n'ont pas été publié), on découvre au fil des pages Tolstoï le révolutionnaire, le réformateur, l'écrivain d'essais et de pamphlets politiques, qu'on l'oubliera très vite. Il y avait du Soljenitsyne chez Tolstoï, un avant-gardisme qui dérange. En Russie, on ne critique pas la Russie. Mais néanmoins, on l'admire et là-bas, tout le monde ne jure que par Tolstoï.

Une réussite, et une lecture édifiante.

T.A.

Publié dans romans

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