Géo-épistémologie - Paul Claval

Publié le par Madame Tassa

@tassadanslesmyriades

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Non. Ma vie étudiante n'a pas grand intérêt mais les lectures que je peux en tirer sont souvent de belles découvertes. Alors voici un petit livre sur l'épistémologie de la géographie par Paul Claval, professeur émérite à l'université Paris IV- Sorbonne. Dans ce très court essai paru chez Armand Colin, vous retrouverez toutes les notions clés qui font d'un géographe à la fois un chercheur, un pédagogue et surtout un sujet de sa propre recherche.

Tour à tour voyageur, explorateur, puis conquérant et stratège et enfin porte-parole d'une société qui se veut équilibrée, juste et durable, le géographe a cette capacité que n'a pas forcément l'historien : celui de considérer les espaces et le temps en même temps.

Et dans une écriture qui se veut la plus bienveillante, la plus pédagogique, la plus didactique qui soit, Paul Claval élabore rapidement un plan de l'évolution épistémologique de la géographie au cours des ans. Un bref retour sur la philosophie des connaissances et des sciences permet de recadrer le lecteur sur ce qu'est une 'connaissance', une 'épistémè', une science, les révolutions paradigmatiques de Kuhn, l'innovation de Robert K. Merton face à la montée de l'idéologie nazie...

Paul Claval part de la géographie savante (établie pour "faire connaître" le monde) et de la géographie vernaculaire (plurielle, elle provient des sociétés elles-mêmes, désignant leur propre savoir-faire et leurs diverses pratiques de la géographie sans pour autant qu'elle fut établie comme science à proprement parler). Et si Hécatée s'intéressait déjà dans l'Antiquité à considérer l'astronomie pour envisager l'espace alors il en est de même des explorateurs de la Renaissance qui durent faire face aux problématiques de la distance (proximité/éloignement).

La géographie moderne s'est élaborée selon Paul Claval autour de la critique de la raison pure de Kant et de la démarche expérimentale ou de l'observation. Être sur le terrain, voir la chose, la géographie était avant tout une "science" de la vision. Le positivisme permit la construction d'une géographie différente. Sous les Lumières, la philosophie critique permit d'éclairer les esprits à la lumière de nouvelles découvertes et de nouveaux problèmes comme le contrat social, la mise en place d'institutions. C'est la chute de l'ordre ancien qui est en jeu.

Mais pour sortir de ce modèle ancien de la géographie, il a fallu sortir de la carte, ce mode d'écriture de la géographie, visuel. Si la géographie s'est implantée comme science positive, comme analyse de terrain et de situation, les études ont petit à petit voulu montrer l'existence d'un ordre social et de structures spatiales parfois jugées trop fixes. Les études de leurs différentes combinaisons ont laissé place à quelques questionnements supplémentaires et la place de l'approche régionale de Vidal de la Blache dans la géographie dite "classique" s'est vite vue remise en cause plus tard avec le XXe siècle et son contexte d'après-guerre et postcolonialiste.

La Nouvelle Géographie constitue un changement très important dans cette étude épistémologique. Les analyses se diversifient, et l'on retrouve pêle-mêle du néo-positivisme logique, du "fonctionnalisme", l'étude de la géographie comme recherche pratique et fonctionnelle inspirée de l'anthropologie sociale britannique, l'école de Francfort, affectée par le nazisme et les ruptures d'avec la géographie classique par la prise en compte du "social", des structures et systèmes.

Peu à peu alors la géographie "nouvelle" des années 50-60 s'universalise. Bien qu'elle cesse de dominer dans les années 70, vite remplacée par les analyses vectorielles et les mathématiques ou statistiques à outrance, la géographie prend vite un tournant économique en plus du social. La Time Geography de Torsten Hägerstrand permet de visualiser autrement un espace, ce n'est plus une carte mais un graphique. Et l'on passe à l'étude du "budget-temps", c'est-à-dire, comment les individus d'une société passent leur temps. Cependant on en oublie la réalité : chacun joue plusieurs rôles dans une vie. Paul Claval explique : il en va ainsi d'un Monsieur Dupont qui se veut commercial de métier, père de famille le soir, joueur de tennis le weekend, croyant pratiquant le dimanche et socialiste devant l'urne. Dans ce cas-là, l'étude des divers rôles qu'une seule personne peut tenir doit conduire non pas une uniformisation d'une catégorie sociale mais à un ensemble d'individus dont les préoccupations se rejoignent le plus souvent pour former un grand ensemble : une classe sociale.

Peu à peu aussi, les relations deviennent institutionnalisées, et la géographie permet de déterminer l'architecture sociale de divers groupes comme le groupe de Monsieur Dupont dont on vient de parler.

Cependant les enjeux de la géographie n'en finissent pas d'être bouleversés. C'est la troisième partie de cet ouvrage qui est passionnante. Car la géographie devient humaniste. Comme à la Renaissance, en lieu et place des données statistiques, on remet au centre de l'étude l'être humain et le facteur humain comme déterminant de la Nature.

Puis vient la géographie radicale : celle qui tacle, celle qui touche là où ça fait mal. C'est d'abord la géographie d'inspiration marxiste. Karl Marx dont les travaux suivirent l'influence des géographes se sépara rapidement de la géographie dans son oeuvre majeure Le Capital pour n'en retenir que la partie économique et sociale. Mais il en resta une influence importante qui fit se développer le pan de la géographie gauchiste : la géographie dite "sociale". Celle qui s'inquiète des autres, des diversités et des minorités. Celle qui oppose les hommes entre eux, impose une relation dominant/dominé et une hiérarchisation des catégories sociales. Et vous pourrez lors de vos lectures d'appoint si la curiosité vous en dit, croiser la géographie féministe, celle qui remet en cause une partie entière de la géographie et de l'histoire, écrite par des hommes du point de vue des hommes. Celle qui assume les termes de patriarchie, et parle de choses qui ne sont jamais dites avant : les théories du genre naissent aux Etats-Unis et des laboratoires de recherche sont même financés pour les "gender studies".

C'est la mode des recherches pluridisciplinaires. Et je ne vais pas cracher dessus car c'est là le fondement de mes études depuis l'année 1 de ma licence d'anglais. Multiplier les points de vue, les matières et les blocs de connaissances pour développer un esprit le plus critique qui soit et se forger sa propre opinion.

Suite aux bouleversements des années 1970, la géographie comme science est remise en question. Puis, inspirée de la philosophie et des sciences sociales, elle se veut structuraliste puis adepte de la "structuration". La géographie crée son champ de discipline autour de la sociologie des sciences et ses ambitions sont grandes et neuves.

Après les écrits de Weber, de Michel Foucault (sur la folie notamment) et de Derrida (son petit nom c'est Jacques), la géographie porte un lourd fardeau, et suite au succès des théories des systèmes (distributions spatiales qui se voudraient stables et constantes : par exemple les espaces agricoles, les espaces urbains...), on en vient à se demander si un système décrit bien de manière qualitative les individus et les objets qui peuplent ces espaces. On finit par en oublier les particularismes et les spécificités.

Avec l'arrivée de Derrida et de la linguistique de de Saussure, la sémiologie s'installe dans les cartons des géographes. Si la langue peut se structurer en sèmes, les espaces géographiques peuvent eux aussi se structurer en espaces-systèmes bien déterminés. Les géographies régionale et politique aiment ce style de sciences sociales bien ordonné où toute chose entre dans une catégorie (l'INSEE participe de cette géographie d'envergure).

Mais la géographie n'a pas dit son dernier mot : la voici qui veut être géographie cultuelle. Et Paul Claval nous décrit tout un pan de la géographie dont les perspectives changent du tout au tout, suite à la prise de conscience de nombreux scientifiques.

Nous ne sommes plus dans l'ère du tout "biologique" à la Darwin, du tout "statistique" à la Hägerstrand. Nous sommes dans l'ère culturelle. Inspirée par un imaginaire collectif, nous avançons avec nos rêves et nos envies futures. Nos perceptions de l'espace et nos pratiques sur le terrain font qu'un espace n'est plus qu'objectivement un espace, mais un "territoire", forgé et sculpté pour l'homme et par l'homme si l'environnement a bien voulu de lui.

Les théories intermédiaires se développent. Les méso-théories font la part belle au local, à la diversité des mécanismes qui font du capitalisme et de la globalisation l'instrument de la vie (politique et sociale). On prend conscience du pouvoir, des enjeux et des freins. La New Cultural Geography fait le ménage et replace petit à petit la géographie régionale au coeur des études. Désormais vous apprendrez mieux de la Normandie du XIXe en lisant Madame Bovary de Flaubert.

La géographie prend un dernier tournant vers la déconstruction. Influencée par les idées de Schopenhauer et de Nietzsche, tout une partie de la géographie est entraînée dans le post-quelque chose : post-structuralisme, géographie critique et postmoderne... Comme pour la littérature ou la culture, la géographie est envisagée sous ces termes. On déconstruit la carte et le discours. On se rapproche des études textuelles de l'histoire et des humanités. Puis, la géographie est frappée de plein fouet par le syndrome du postcolonialisme. Grâce à des chercheurs comme Edward Saïd qui dénonce l'impact et les effets néfastes de l'esclavagisme, de la ségrégation, du colonialisme ou encore de l'influence culturelle de l'occident par l'écriture d'une histoire de l'Orient par des Blancs orientalistes, la géographie dénonce et change les regards. Les sujets de recherches se développent autour de la géographie des corps, des femmes, les études "Cultural studies" ou les études "queer", qui tournent autour des espaces hétéro-normatifs, de la géographie genrée. (Cf. "La casuistique du baiser" de Marianne Blidon à lire sur cette page.)

La prise en compte des minorités, des laissés pour compte, des exclus ou des différents types de marginalités vont enrichir la géographie vers une évolution contemporaine et une ontologie, une étude des interactions sociales.

Pour autant si la sociologie influence tellement la géographie, si le géographe prend désormais en compte les causalités "utopiennes", les logiques de l'imaginaire, les rêves des individus, les approches de leur futur et des perspectives de l'avenir, si le géographe prend en compte ce qu'il se passe "dans la tête des gens", s'il élabore des théories autour des imaginaires de la mer ou du désert, une dernière théorie s'impose à contre-courant : la théorie non-représentationnelle.

Car il ne faudra pas oublier, comme le rappelle Nigel Thrift, la géographie c'est aussi des théories des pratiques et pas seulement des individus. Les objets qui constituent notre environnement sont parties intégrantes de notre géographie. Cette théorie s'attache aux choses non verbalisées, aux logiques du corps par exemple. C'est la théorie qui revient à l'étude de flux, de réseaux. On l'appelle d'ailleurs la théorie de l'acteur-réseau, largement théorisée par Bruno Latour. C'est une théorie qui préfère relier nature et homme plutôt que de les opposer comme le veut la "culture".
Cette théorie aura pour application directe un effacement de l'histoire des idées, de cette culture épistémologique. La géographie s'étudie en elle-même par elle-même et pour elle-même sans finalité. Ce qui peut avoir des conséquences positives comme négatives selon Paul Claval.

L'essai conclut sur l'importance des sciences de l'homme et notamment des sciences cognitives ou comment l'homme pense et se représente l'espace et le monde et comme les images du monde sont créées dans son esprit. Il discute du tournant de la géographie vers la praxéologie ou l'analyse de ce que doit être l'action pour être aussi proche que possible de ce que l'on souhaite en fonction de ce que l'on sait et des stratégies des autres. Un peu trop futuriste pour vous ?

Finalement le point positif, c'est que ce grand tournant de la géographie dernièrement a permis une meilleure compréhension de notre environnement. Et bien que le progrès signifie pour certains géographes et sociologues, qu'il faille atteindre des échelles sociales et des degrés de contrôle de son environnement, pour d'autres plus nombreux aujourd'hui, la géographie est désormais un outil pour montrer à la fois les faiblesses et les ressources d'une Terre malmenée, de montrer les efforts écologiques de certaines sociétés, de montrer les visions d'avenir et des perspectives durables.


A lire pour tous les curieux.

Publié dans bookstagram, romans, edito, histoire

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