Mémoire de fille - Annie Ernaux

Publié le par Madame Tassa

@tassadanslesmyriades

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Résumé : Annie Ernaux se raconte. Elle raconte l'événement qui marqua la fin de son adolescence et la fin de l'insouscience. Dans ce livre Annie Ernaux replonge dan l'été 1958, celui de sa première nuit avec un homme.

Paru chez Gallimard. 

Annie Ernaux est l'auteur de seize livres aux Éditions Gallimard, parmi lesquels "La Place" (prix Renaudot 1984), "Passion simple" et "Les années". 

Auto-socio-biographie | Annie Ernaux n'aime pas qu'on parle de ses romans comme des auto-fictions. Ils sont des "manières de saisie de son expérience personnelle" comme dit dans une émission radio "La compagnie des auteurs" sur France Culture (de janvier 2018). Annie Ernaux nous parle toujours de la sexualité. De la famille. Ses thèmes tournent toujours autour de la nécessité de s'exprimer par la plume sur des "souillures" du passé. Des choses qu'elle a vécues et qu'elle appelle ses "hontes".

Dans "Mémoire de fille", elle se détache d'elle-même. Parlant parfois comme si elle était un fantôme impuissant, témoin d'une scène qu'elle voudrait oublier. Il n'y a de violence dans ses mots que dans la violence de sa vision du monde à l'époque. Elle ne sait pas vraiment ce qu'est être une femme. Elle a 18 ans. Elle n'est même pas majeure. Car nous sommes en 1958. C'est cette date qui va déclencher en elle tant de récits-romans. Son écriture est belle. Comme scandée. Avec un rythme si particulier, à la fois lent et rapide. Contemplatif et froid. Nous sommes là avec elle. Parfois nous sommes elle.

Elle aura mis du temps à écrire ce passage à l'acte. Cet événement. Cet épanouissement trop rapide. Ce passage éclair de l'adolescence à l'âge adulte. De là elle évoque de nouveau sa mère. Son père, un peu. Elle évoque ses études. Son errance. Son mariage. Son futur avortement. Ce corps qu'elle ne sent plus être le sien. Qui lui a appartenu puis est mort quelque part avec sa honte.

L'écriture toujours aussi virtuose mais pudique et discrète. Comme timide, l'oreille collée à la porte. Annie Ernaux se décrit, jeune fille de 1958, cette Annie Duchesne. Avec, comme elle le dit, un effort, une recherche dans la typographie et la syntaxe pour parler d'un moment de sa vie qui fera écho dans sa vie future comme dans ses futures lectures (Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir).

Pour se détacher encore plus d'elle-même, Annie Ernaux fait un parallèle étrange entre ses journées ou l'événement a eu lieu à la colonie de S. (colonie de vacances où elle était monitrice), et les événements dans la colonie d'Algérie où s'écharpent les groupes armés du Général de Gaulle, aveuglé à ce point par la grandeur de la France... Elle a vécu "sa réalité" dans cette colonie, à des années lumières de la violence déchaînée en Algérie.

On comprend, en lisant ce livre, pourquoi Annie Ernaux est devenue une écrivaine importante, une représentante de la plume française, de cette littérature qui se veut exigeante, sociale, ouverte d'esprit, méta-réflexive, et non égocentrée, noire, romancée et tapageuse, à l'inverse des Delphine de Vigan par exemple (que pour ma part j'aime beaucoup aussi!).

"Déjà le souvenir de ce que j'ai écrit s'efface. Je ne sais pas ce qu'est ce texte." Voilà une phrase qui définit bien la vision de l'écriture autobiographique d'Annie Ernaux. Un moment fugace. Une dissolution rapide. Un rempart contre la réalité.
 

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ZALMA 03/05/2018 23:54

Ah, l'extraordinaire plume d'Annie Ernaux !

Je n'ai pas encore lu ce livre-ci, mais s'il y en a un qui m'a marquée, tant au fond il est encore d'actualité aujourd'hui, c'est bien "La femme gelée". Un sans faute, qui exprime avec toujours la bonne mesure, une justesse dans le ton et dans les mots, et une profonde honnêteté.