Chronique de films : Série de films sur la décadence "Citizen Kane" d'Orson Welles

Publié le par Madame Tassa

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CINÉMA 

Citizen Kane d'Orson Welles

Dorothy Comingore

Après avoir parlé de la Dolce Vita en profondeur dans un précédent billet je reviens vers vous avec un deuxième film sur ce que l'on peut appeler la "décadence". Ce film dépeint en effet la chute d'un homme et de son empire. Personnellement, je n'aime pas du tout ce film contrairement à la Dolce Vita. Citizen Kane n'a jamais su déclencher chez moi d'empathie pour aucun de ses personnages. Il a pourtant été nommé dans de nombreuses catégories aux Oscars, après sa sortie en 1941. Le film d'ailleurs va remporter le meilleur scénario original (Mankiewicz et Welles). Beaucoup de magazines, de sites web avec des top 100 le considèrent comme un chef d'oeuvre voire le plus grand chef d'oeuvre de tous les temps. Pour ma part, je ne peux pas nier les qualités esthétiques (souvent volontairement exagérées et grossières) de ce film. Il a notamment été un "cobaye" du cinéma. En effet, Orson Welles y développa de très diverses innovations cinématographiques, de la manière de filmer, en passant par la dramaturgie, la narration et la musique. 

Expliquons un peu : le film commence par la fin. Et cela, c'est une innovation en soi. Commencer par la fin c'est à la fois révéler et taire, c'est donner quelques indices, rendre le spectateur complice puis le laisser sur sa faim avec l'envie d'en savoir plus. Les premières images sont celles de la mort du personnage principal Charles Foster Kane, un magnat de la presse, multimillionnaire. Sur son lit de mort, scène dramatisée à l'extrême avec flou artistique et échos lointains, dans un dernier soupir, Kane répète incessamment "Rosebud". Ce simple mot, qui sonne comme un totem tout au long du film, va servir de fil conducteur de tout un scénario basé sur les investigations d'un journaliste qui cherche à s'accrocher à ce morceau de phrase "rosebud", pensant que se cachait derrière un mystère éblouissant.

À partir de là, tout débute. Le film se découpe en plusieurs épisodes dans lesquels chacun des "proches" de Charles Foster Kane sont interviewés. Lorsqu'ils se remémorent Kane, des flashbacks tiennent lieu et place de réponses aux questions du journaliste. Un film aussi long tout en flashbacks est un coup de génie scénaristique car il n'y a aucune lourdeur et pourtant une sorte d'effet de répétition qui souligne et va dans le sens de la déchéance d'un homme.

Le personnage de Charles Foster Kane est inspiré (fortement) sur le magnat des journaux US William Randolph Hearst. Il s'en prend à cet homme qui d'ailleurs refusera qu'on parle du film dans ses journaux. Les premiers flashbacks le dépeignent dans son enfance, donnant à croire aux spectateurs que la vie de Kane se justifie par un passé douloureux, déraciné et arraché à sa famille. Devenu un homme sans coeur, Orson Welles nous fait miroiter un héros dont la construction est en fait une déconstruction lente, mentale et physique.

Le corps de Kane est filmé comme un bloc. Un gros rocher inamovible. Il paraît toujours grand, empereur. Il écrase les autres de sa présence et pourtant c'est un homme fuyant la célébrité, mais pas la gloire. L'image est statique puis la caméra va et vient dans un ballet de plongées et contre-plongées. La scène de la vie de couple en accéléré est magistralement filmée, captant la proximité du couple Kane et la fille du président, puis la froideur et la distance, la prise de conscience de l'indifférence puis de la haine conjugale.

Au-delà de ce synopsis novateur, c'est la société américaine que Welles vient critiquer. Ce récit de la vie à la mort, presque biographique donc, est un portrait inversé de ce que l'on a connu jusque là au cinéma : l'héroïsation n'est plus. Il se détache du caractère hagiographique de certains grands films de l'époque. Il démystifie les icônes hollywoodiennes. Il dénonce à l'image ce que l'image peut faire de ravages. Il veut montrer que le cinéma peut servir autrement à délivrer un message. Le mot "rosebud "signifiant bouton de rose est une impasse qui fascine. La carrière même de Kane est un non-sens. Sa vie prend la direction de l'absurde et de l'extravagance tant et si bien que le réalisateur finit par mélanger des scènes qui tiennent du fantasme et du rêve, sortes de scènes hallucinatoires qui exacerbent le mystère et la confusion autour du personnage de Kane.

Pourtant Kane n'a rien à cacher car le spectateur sait tout de lui. Pas à pas image après image, il apprend que Kane tombe amoureux, se marie puis se lasse et enfin finit par tromper sa femme. On sait ses colères, ses lubies, ses paniques, ses échecs... 

Orson Welles, par le biais de ce film, dresse un portrait acerbe et amer du tout Hollywood et des États-Unis. Il critique le milieu politique et ses mauvaises influences lors des scènes où Kane désire faire campagne, Il critique le milieu artistique avec le portrait de l'innocente maîtresse de Kane qui devient la plus hargneuse et la plus médiocre chanteuse d'opérette, moquée par tous les médias, il critique le matérialisme, le consumérisme, les médias de masse, il montre les richesses dégoulinantes et inutiles jusqu'à la scène finale de destruction. 

Dans ce film, la dimension temporelle est discordante, distandue. Dans ce film, la romance est anéantie. Dans ce film, les personnages sont campés par des acteurs quasi inconnus à l'époque et ils sont vieillis par du maquillage et des prothèses et non joués par des acteurs plus vieux ou plus jeunes. Dans ce film, Orson Welles fait la démonstration de la dangerosité d'un seul : la presse. Les mots résonnent fort : rosebud. Kane hurle, sa maîtresse hurle. Tout est hurlant. L'obsession de Kane part d'un seul idéal : rester intègre. Cependant chaque étape de sa vie le pousse vers la dislocation de cette intégrité. De magnifique il devient décadent puis déchu, errant. 

À la fin, Orson Welles jubile et jouit de la destruction d'une icône de la presse, il fait détruire son décor de l'intime (la chambre) par Kane lui-même, il fait venir les flammes de l'enfer, il rend l'héritage de la vie de Kane rutilant, dans une scène où croulent les meubles, les objets clinquants comme un trésor de pirates éphémère.

En conclusion, lorsque Kane meurt c'est l'Amérique qui meurt de ses angoisses collectives, de son matérialisme et de son consumérisme structurels. C'est l'Amérique qui brûle, c'est l'Amérique qui prend feu dans son élan destructeur. 

Ce film est, je le répète, d'une lourdeur étouffante. C'est un fait. Mais c'est certainement un fait exprès.

À voir. Pour comprendre. 

 

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