Chronique de films : série de films sur la Décadence : La Dolce Vita de Federico Fellini

Publié le par Madame Tassa

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Bonsoir chers lecteurs et chères lectrices,

ce soir voici une petite analyse de film. J'ai une petite liste de longs métrages que je veux absolument découvrir ou revoir, celle dans le recueil d'Olivier Souillard, par ailleurs chroniqué ici  et qui peut très bien remplacer ma longue analyse personnelle pleine de mots inutiles, sûrement. Mais surtout, j'avais envie d'entamer une petite liste de films sur le thème de la "décadence". Je vous laisse imaginer quel type de films peut entrer dans cette catégorie, mais je vous donne déjà quelques indices : Nick Carraway, Wilder, Rosebud, Elizabeth Vogler... A vous de retrouver les titres des films! Selon l'acceptation laroussienne du terme, décadence signifie : 

  • État d'une civilisation, d'une culture, d'une entreprise, etc., qui perd progressivement de sa force et de sa qualité ; commencement de la chute, de la dégradation : Entrer en décadence. Période historique correspondant au déclin politique d'une civilisation.

La Dolce Vita est un film de 1960, réalisé par Federico Fellini (italien). D'un noir et blanc somptueux, il nous embarque dans les virées de Marcello Rubini interprété par le magnifique Marcello Mastroianni. Si les images les plus cultes qui sont restées dans nos mémoires sont celles d'Anita Ekberg et son blond vénitien dans la fontaine de Trevi, proche d'une Vénus italienne de la Renaissance, c'est l'entièreté du film qui est d'un sublime frôlant la perfection.

C'est donc la seconde fois que je m'attache à revoir ce film. Cette fois-ci entièrement doublé en français, tandis que la première fois je l'avais vu en italien sous-titré en français, ce qui, certainement, avait bousculé ma façon de regarder l'image. Car l'image, c'est ici ce qu'il y a de plus important, d'essentiel. Plutôt que de donner un éventuel sentiment que l'image desserve une histoire, le synopsis du film, enfin du moins, le pitch de départ est quasi inexistant puisque le film propose une série de vignettes presque indépendantes les unes des autres. Pourtant une chose unit tout le reste : la beauté des scènes. Chaque scène est une oeuvre d'art, chaque scène est un tableau soigneusement arrangé, disposé, composé, superposé, que ce soit par la splendeur du cadrage de grands bâtiments, par la disposition des paparazzi, par le reflet des personnages, leur manière de se mouvoir, toute la mise en scène se rapproche de celle de plusieurs grands tableaux, pensés jusqu'à l'extrême perfectionnisme, voire maniérisme, car le réalisme s'en échappe largement pour finalement venir vous frapper dans une sorte de réalisme à l'excès.

Cependant, le film laisse peu de place à l'émotion. Il n'y a d'ailleurs pas de suspense. Fellini n'a pas recours aux astucieuses contraintes et ficelles cinématographiques et scénaristiques d'un Alfred Hitchcock dans Psychose. Ici point de gros plans, de plans serrés sur le visage ému des personnages, mais à chaque fois que l'émotion semble éclore, la caméra prend le contrepied de ce qui est attendu conventionnellement. Ainsi, lorsque le père de Marcello et Marcello Rubini sortent de l'appartement d'une femme qu'ils ont croisée au cabaret, ils sortent de dos, et la solitude et la tristesse de la femme en question est filmée de loin, sur le pas de la porte, et les adieux au père filmés du haut d'une fenêtre sans dialogue.

D'autres scènes d'émotions sont tournées étrangement, comme la scène de "rupture"  violente entre Marcello et sa petit amie Emma dans la voiture, la nuit, sur le bas côté d'une route, éclairée comme dans un spectacle. Les personnages sont souvent filmés de dos et l'on voit peu l'expression de leur visage, ou simplement de profil, pourtant la tension est palpable. Autre tour de force, le personnage principal de Marcello est seulement de passage dans le film, à travers différents épisodes décousus de sa vie. Il semble au départ peu acteur de sa propre vie, il intègre des fêtes privées, a ses entrées partout, comme il le dit lui-même, mais il paraît n'être n'y satisfait, ni insatisfait. Or, la satisfaction d'un désir inassouvi est la caractéristique première d'un film type "hollywoodien". Les questions existentielles de Marcello ne trouvent presque jamais de réponse claire, même auprès de son ami Steiner, d'une poétesse, de sa compagne ou de son père.

Ici, la décadence est celle du déclin d'un personnage comme celui de Marcello, qui finit par voir la frustration partout, aussi bien dans l'envie de se "sédentariser", se "poser", tout en ayant la sensation de ne pas vivre pleinement la vie et de devoir jouir de celle-ci indéfiniment. Ce malheur tangible est aussi dans les yeux de Magdalena jouée par Anouk Aimée, dans le rôle de la femme "primaire", femme fatale qui n'assouvit que le désir sexuel de Marcello. Le désespoir est également présent chez Sylvia, la belle blonde superstar. Sa naïveté est soulignée par la scène avec le petit chaton et celle-ci est contagieuse puisque Marcello croit "naïvement" qu'il a trouvé l'amour de sa vie en l'incarnation parfaite de cette femme finalement très superficielle, maltraitée par son compagnon. 

De plus, la scène de la déclaration d'amour à Anouk Aimée dans la villa est complètement tournée à l'opposé de nos attentes : l'actrice écoute Marcello d'une autre pièce, il n'y a même pas de fil de téléphone qui les relie, ils ne se regardent pas, se parlent uniquement, avec l'écho de la pièce rendue froide par l'absence et la solitude.

Mais la quintessence de cette tristesse et de ce malêtre, c'est la vie de Steiner, l'"ami" de Marcello, qui trouvera une issue fatale. Fellini pourrait vouloir pointer du doigt ici la vacuité de la vie et se moquer du train train quotidien, néanmoins, tout le film n'est qu'une série de scènes plutôt "banales" de la vie d'un fêtard italien, entre les scènes de jalousie avec sa fiancée Emma, la scène du dîner avec son père, les scènes en voiture, les scènes où il est censé travailler...

Malgré tout, toutes ces scènes à l'allure peu originale, sont entrecoupées de scènes de liesse, de fêtes, de joie, de danse, scènes de cabaret, scènes de débauche dans une soirée trop alcoolisée, scènes chorégraphiées, scènes qui miment l'acte orgiaque ... c'est le corps qui prend forme, qui, au lieu de s'émouvoir, se laisse aller, sous l'emprise de l'alcool, dans des transes déjantées, c'est le moment où l'esprit quitte le corps, où toute rationalité disparaît. La spiritualité part en fuite par la même occasion. Toute scène est prétexte à spectacle, désenchanté, désincarné. Les corps s'entremêlent, se croisent, se chevauchent, il n'y a plus véritablement d'individualité. lI n'y a plus d'attachement, plus de lien : le père de Marcello s'en va, la femme à la fin du film a divorcé, Magdalena finit dans les bras d'un autre, une jeune fille fait des signes à Marcello sur un banc de sable séparé par de l'eau et ils ne peuvent s'entendre, etc.

Cette décadence des corps et de l'esprit est figurée par la première image qui ouvre le film, lors de laquelle un Christ survole la ville, détaché de son piédestal, image ensuite suivie, presque superposée à celle d'un homme déguisé en une sorte de divinité asiatique dansante, se donnant en spectacle lors d'une soirée. Ce qui est sacré n'est plus, les idoles sont des femmes. Et les femmes sont très présentes dans le film de Fellini. Chacune d'entre elles est comme une partie de Marcello, l'une bestiale, l'autre obsessionnelle, l'une intellectuelle, l'autre matérialiste, l'une naïve et l'autre enfantine. 

A la fin du film, on est comme ébloui par tant de beauté. On se questionne aussi sur ce métier de journaliste que Marcello dit endosser, qui se transforme en "publicitaire" à la fin du long métrage, sur les paparazzi groupés en masse comme des insectes sans aucun scrupule ni sentiment. Ce film questionne l'image, il est sans cesse en quête de la perfection picturale à l'inverse de la photographie d'un paparazzo prise sur le vif sans aucune réflexion. Il questionne la vérité, et ses éventuelles déformations, avec notamment les scènes de fanatisme sur l'apparition de la Vierge Marie à des enfants, à travers les yeux de journalistes assoiffés d'exclusivité et de sensationnel.

Finalement ce film est magistral, il grime la plupart des visages sous des masques, des voiles, du maquillage, il transforme les émotions en non-émotions, il capture une image si bien transformée en des mises en scènes élaborées qui ne sortent pourtant pas de l'ordinaire, s'invitant dans le quotidien des gens, comme dans le HLM d'une "prostituée", dans la salle d'examen d'un médecin, etc., il fait de la "dolce vita", la douce vie, la vie heureuse, une vie faite de vides et de non sens, toute spiritualité y est avortée, parfois gâchée par le suicide, parfois gâchée par l'avidité et la cupidité. Fellini parvient, sans que rien ne nous attache particulièrement aux personnages, à nous faire regarder ce film jusqu'au bout. Il rend chaque scène, chaque vignette de la vie de Marcello, souvent assez déroutante, gênante, et pour l'époque du réalisateur, carrément repoussante et décriée lors de sa sortie au festival de Cannes (il obtient la 13e Palme d'Or). Mais c'est tellement fascinant!

C'est donc l'esthétique formelle du cinéma qu'il remet en question, sans fard, sans grande pompe, sans grande musique orchestrale, tandis que Marcello, personnage principal, n'effectue lui-même aucune remise en question au dénouement inexistant du film, sous l'oeil-juge de la Nature en déliquescence (scène de la pêche sur la plage à la fin). Et pour la deuxième fois, j'en reste complètement abasourdie. En bon néo-réaliste, Fellini propose ici une libération du corps, du style, du cinéma, les scènes sans queue ni tête ne sont guidées par aucun autre fil conducteur que le temps qui passe. Il en ressort une vérité sans explication, sans didactisme, sans démagogie, dans l'image et dans le mouvement, dans les dialogues, les sons, la lumière, et que peu ont pu égaler à ce jour.

A voir absolument !

Publié dans cinema, Coup de coeur

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