Les cigognes sont immortelles d'Alain Mabanckou

Publié le par Madame Tassa

@tassadanslesmyriades

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Les cigognes sont immortelles

d'Alain Mabanckou

 

Résumé : 

À Pointe-Noire, dans le quartier Voungou, la vie suit son cours. Autour de la parcelle familiale où il habite avec Maman Pauline et Papa Roger, le jeune collégien Michel a une réputation de rêveur. Mais les tracas du quotidien (argent égaré, retards et distractions, humeur variable des parents, mesquineries des voisins) vont bientôt être emportés par le vent de l’Histoire. En ce mois de mars 1977 qui devrait marquer l’arrivée de la petite saison des pluies, le camarade président Marien Ngouabi est brutalement assassiné à Brazzaville. Et cela ne sera pas sans conséquences pour le jeune Michel, qui fera alors, entre autres, l’apprentissage du mensonge. Partant d’un univers familial, Alain Mabanckou élargit vite le cercle et nous fait entrer dans la grande fresque du colonialisme, de la décolonisation et des impasses du continent africain, dont le Congo est ici la métaphore puissante et douloureuse. Mêlant l’intimisme et la tragédie politique, il explore les nuances de l’âme humaine à travers le regard naïf d’un adolescent qui, d’un coup, apprend la vie et son prix. Alain Mabanckou est né en 1966 à Pointe-Noire, au Congo-Brazzaville. Ses œuvres sont traduites dans le monde entier. Il enseigne la littérature francophone à l’Université de Californie-Los Angeles (UCLA).

Nouveau roman de la rentrée littéraire, commencé dès le mois d'août, je ne pouvais passer à côté d'un nouveau "Mabanckou". Certains trouveront les sujets dont il parle un peu lointains, oui, car il parle d'Afrique, du Congo le plus souvent, mais finalement je pense avoir trouvé un conteur hors pair chez Mabanckou, tout ce qu'il raconte devient un "récit de la proximité" car c'est dit sur le ton de la fable, faussement naïve. L'auteur a cette écriture qui transpire l'enfance, transpire l'Afrique, et c'est plaisant.

La date clef : 1977, des assassinats ont lieu au Congo- Brazzaville. Marien Ngouabi est mort et le deuil national, c'est toute une histoire. L'auteur choisit de nous instruire par la petite histoire, par le prisme des yeux d'un enfant. Il fait de son histoire quelque chose d'important sans y mettre les paroles d'un grand professeur (ce qu'il est pourtant!). Il ne prend pas de ton moralisateur, jamais. Sa vision n'est pas non plus édulcorée. Il est dans un "récit-vérité" que l'enfance amplifie.

Nous nous retrouvons à Pointe-Noire, si chère à Alain Mabanckou, qui y est persona non grata puisque sa littérature fait grincer les dents du pouvoir en place. On peut se demander pourquoi? C'est sûrement que l'auteur a cette façon d'écrire qui se veut presque 'universelle', tout le monde peut comprendre, tout le monde peut rire de ses histoires dans la grande Histoire. Alain Mabanckou se dresse en protecteur de la langue française et de la francophonie et en même temps (ce "en même temps" du président Macron) il rejette la volonté du gouvernement de l'instrumentaliser politiquement. Il veut dépoussiérer la vieille Histoire impérialiste et européano-centrée. Il veut s'imposer comme pilier d'une littérature post-coloniale, qui prend en compte toutes les particularités des peuples africains et peuples francophones, avec leurs démons, leurs douleurs.

Dans ce roman, nous suivons le jeune Michel. C'est un peu l'auteur à la fin de l'enfance et son regard naïf nous fait sourire et trembler pour sa famille, celle de maman Pauline et de papa Roger. La sympathie et l'empathie que j'ai ressenties pour ces personnages est vivifiante. Ils sont là avec leurs costumes (l'habit tient une place particulière dans les romans de Mabanckou), ils sont amusants avec leurs obsessions (et ce jeu de répétitions si caractéristique des récits africains). C'est par ce faux rire que le constat est là, sérieux : le Congo-Brazzaville a vécu dans la souffrance, étouffée par l'Histoire coloniale, par ces "Blancs" et ces "Noirs" amis des Blancs que dénonce Alain Mabanckou sans passer par un ton pamphlétaire autoritaire, sans passer par le récit politico-social. 

J'ai adoré cette histoire dans l'Histoire, postcolonialiste, comme dans "Petit Piment". Michel est un personnage qui recèle d'anecdotes croustillantes et désopilantes. Il est là, à la fois acteur et passif et l'Histoire se déroule sous ses yeux grands ouverts. La plume est tendre et maîtrisée. C'est drôle, émouvant, dépaysant, grave et percutant. Et la fin, la fin, magnifique

Quelques extraits :

《– C’est une chance que sur les onze pays que traverse l’équateur, notre Congo soit dedans avec six pays d’Afrique : la Somalie, le Zaïre, le São Tomé-et-Príncipe, l’Ouganda, le Kenya et le Gabon…

Zéphirin a pris une figure de tristesse :

– Et les autres pays où ça ne passe pas, qu’est-ce qu’ils vont devenir ?

(...) Je lui ai répondu :

– Est-ce que c’est notre problème si l’équateur ne passe pas chez eux ? C’est pas nous qui avons décidé qu’il y ait cette ligne et que notre pays fasse du cheval dessus. Tant pis pour eux, c’est pour ça qu’on les appelle les pays non alignés…》

《Dès que les oiseaux viennent se poser et chanter sur le flamboyant au milieu de la cour, ma tête se tourne d’elle-même, j’oublie que je suis dans la classe, que Monsieur Yoka, notre professeur de géographie, est en train de citer les noms compliqués des rivières de chez nous comme la Likouala-Mossaka, la Sangha, la Loufoulakari, la Loudima, la Louessé, etc. C’est parce que Monsieur Yoka parle des rivières que le chant des oiseaux me fait encore plus voyager. Je vois des forêts, des prairies, des animaux de toutes les qualités et de tous les gabarits. J’aperçois la fumée des feux de brousse. Je vois des paysans qui reviennent des champs avec des sacs remplis d’ignames, de tubercules. Ils souffrent, leur village est en haut, et ils doivent monter la colline avec ces kilos sur la tête. Et j’écris ça dans mon cahier, je griffonne, je griffonne, j’ai peur que si je ne note pas ça, ces belles choses vont disparaître comme de la fumée, et je ne m’en souviendrai pas.》

 

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