Les débats bookstagram : est-il normal de se faire payer ?

Publié le par Madame Tassa

Les débats bookstagram : est-il normal de se faire payer ?

Les débats bookstagram : est-il normal de se faire payer ?

Depuis que je suis sur Instagram (2011) je vois fleurir des débats à gauche et à droite. Je ne suis pratiquement jamais d'accord avec les réponses dans ces discussions dans un espace restreint, où les gens font souvent preuve de fermeture d'esprit alors que sur leur propre compte ils sont très ouverts. Un débat c'est très bien. Mais lorsque le débat est stérile et conduit à critiquer une pratique de manière systématique, presque avec des termes de "bashing" ("ça me répugne", "je déteste", "je ne ferais pas confiance", "idiots", "stupides"...), JE DIS NON.

Le bashing, l'acharnement, le 'shaming', la négation et l'humiliation, c'est quoi (clique ici) ? Et je ne suis pas la première ni la dernière à me faire avoir (flashback à un moment d'égarement où j'ai affiché une instagrameuse en public qui abusait et me harcelait pour que je la "follow"/suive !)

OUI, à la BIENVEILLANCE.

NON, au jugement.

Je voulais donc apporter ma pierre à l'édifice en haussant le ton.
D'abord, non je ne suis pas payée et ne l'ai jamais été. Par contre, oui j'ai reçu de nombreux services de presse.

Deuxièmement, qui sommes-nous pour critiquer cette pratique qui existe depuis la nuit des temps ? Oui, l'image et les blogs/sites Internet ont un prix, une valeur marketing. Oui, car le travail des blogueurs est parfois valorisé, parfois même beau, esthétique, intéressant, sérieux, drôle ! Un univers de qualité ! A vous de voir si vous avez envie d'être payé.e.s ou non selon votre ligne éditoriale. Et puis, oui, si vous avez déjà un job, bravo, vous avez le droit de refuser une offre d'une maison d'édition, mais pensez un peu à ceux qui sont free-lance et dans la m*rd* tous les mois. C'est dingue d'être aussi hypocrites et égoïstes dans ce genre de débat !

C'est un choix personnel qui ne se critique pas selon moi et peut être légitime. Certaines blogueuses mode/beauté le font et se font lyncher tous les jours. Certes, leurs pratiques sont nécessairement discutables (pour l'environnement, la santé des jeunes...). On doit se questionner tous les jours sur notre utilisation des réseaux sociaux. Et IL FAUT LES DISCUTER et les pousser à se RESPONSABILISER. Mais pas en lynchant. Les mots font mal et sur les réseaux sociaux personne ne s'en rend compte. Et la société n'est pas DÉCADENTE ni totalement PERVERTIE.

Cependant, si tant de blogueuse zéro déchets, de blogueurs minimalistes, de youtubeuses de beauté éthique, d'art de vivre, de chaînes Do It Yourself prennent de l'ampleur et nous passionnent, ces derniers sont souvent sponsorisés, payés à la vidéo par une marque. Et 90% d'entre vous êtes abonné.e.s à au moins un ou deux de ces comptes.

Et alors quoi ? S'ils ont fait le choix d'en faire leur activité principale, grand bien leur fasse ! Qu'ils prennent la place de tous les blogueurs ou youtubeurs qui vendent du vide et de la fausseté ! Le discours qui consiste à dire "la culture ne se vend pas" est vain. Comment croyez-vous qu'un auteur/ artiste / artisan gagne sa vie ??? Comme dans le temps : en racolant ! Mais sur les réseaux sociaux désormais. Et oui, certaines maisons d'édition ou certains auteurs ne méritent pas qu'on les aide car ils vendent très bien sans nous (best-sellers et compagnie) mais franchement : croyez-vous que 99% des auteurs vivent de leur travail ?

Il faut sortir un peu du schéma dialectique honnêteté/malhonnêteté, Bien/Mal. Il est très mauvais de voir les choses ainsi. On peut proposer du contenu culturel en étant rémunéré. Si la personnalité de la blogueuse / youtubeuse nous interpelle et nous plaît, nous suivrons. Dans le cas contraire : NOUS SOMMES LIBRES de nous désabonner, de supprimer ou même de signaler s'il y a abus !

De toute évidence, vous qui postez des débats sur bookstagram tous les quatre matins, mais je ne veux pas critiquer cela, c'est très bien de débattre, il faut juste nuancer les propos!, vous avez bien l'air de voir finalement qui est honnête et qui ne l'est pas. Vous avez l'air de faire la différence entre le vrai du faux, entre un billet de blog markété ou un billet de blog ultra sincère. Alors pourquoi venir appuyer sur la tête de quelqu'un qui pourrait se noyer si vous l'enfoncez ?

STOP.

Les débats stériles sur ce genre de pratiques sont très nauséabonds et créent une atmosphère complément malsaine sur les réseaux. Certains débarquent à peine sur Instagram et constatent rapidement que ce monde n'est pas celui des bisounours : OUI ! C'est l'INTERNET ! Un monde sans pitié et plein de requins et de gens manipulateurs. Oh attendez : comme dans la vraie vie !!

Le piège des réseaux sociaux est quelque chose qui doit être évité par l'information mais pas par le jugement :

"Il existe bien des façons de passer d’une rêverie « normale » à une attitude hors-la-loi ou à un comportement qui vous sera préjudiciable. Nous en examinons trois modalités à partir d’exemples : la fascination par l’image, lorsqu’elle est désormais multipliée de façon exponentielle par les réseaux sociaux (cf. The Bling Ring, Sofia Coppola, 2013) ; la croyance naïve au mythe néolibéral du plaisir pur (cf. The Spring Breakers, Harmony Korine, 2012) ; et enfin les bons vieux fantasmes freudiens. Trois façons de se faire piéger efficacement."**

Faites la part des choses et n'allez pas lyncher des gens qui font un certains choix, celui de vivre de leurs conseils culturels. Vous savez déjà faire la différence entre subtilité et grosses ficelles. Et puis Instagram oblige les utilisateurs à signaler les sponsors normalement. De toute évidence si ce signalement n'a pas été fait, vous avez l’œil pour le constater. Mais vous n'êtes pas la police de la bien-pensance ou de ce "qu'il est bien de faire ou pas".

La culture ne se vend pas ? A aucun prix ? La culture n'a pas de prix, c'est autre chose. Et sachez que les maisons d'édition ont plus d'intérêts à offrir des livres qu'à payer des gens 100 à 1000€ la photo ou l'article !

Croyez-vous que les magazines comme Lire et compagnie n'ont pas de biais / buts commerciaux ? D'abord les articles sont entourés de publicités, et ensuite les critiques se font bien offrir des livres et se font aussi payer, tiens ! La Grande Librairie sur France 5 fait office de chantre de l'honnêteté culturelle, mais si Busnel, que j'adore, invite tous les ans les mêmes invités c'est qu'il y a un problème, un biais marketing peut-être ? (=> faire de l'audience). On ne perd pas forcément son intégrité morale en étant payé.e !!

Vous-mêmes si vous êtes libraires ne seriez-vous pas heureux que des blogueurs aient incité à acheter chez vous tel tome d'une grande saga ou tel roman sur les chats mignons ???

"L’instagrammabilité. Ce néologisme – de plus en plus utilisé – désigne un lieu, un endroit ou un objet permettant la prise d’une photo attractive. En d’autres mots, il s’agit d’une image qu’on sera fier de publier dans les médias sociaux et qui suscitera des mentions « j’aime » ainsi que la jalousie de nos amis. Cependant, très peu d’entreprises capitalisent aujourd’hui sur cette nouvelle façon d’interagir."*

De plus, les blogueurs et youtubeuses ou instagrameurs ou influenceurs (ce mot qui fâche), partageurs ou autres (il faut bien nommer certaines choses!) comme on les appelle n'ont pas attendu que les marques les payent pour se faire rémunérer, grâce à d'autres systèmes (plateformes de rémunération, YouTube, pubs sur les blogs...)... Mais beaucoup d'entre eux continuent à poster des choses de bonne qualité, bien mieux que les racoleurs de la télévision !!

Si vous choisissez de faire de votre compte Instagram un simple compte de partage authentique de votre passion ou bien une auto-entreprise de conseil/ free-lance : c'est votre choix ! Beaucoup sur Instagram ne signalent absolument pas que les livres qu'ils critiquent sont reçus gratuitement, et ça c'est plus malhonnête mais cela se VOIT et il n'y a pas besoin de les lyncher pour comprendre le subterfuge. Beaucoup sont bien contents d'être invité.e.s à des rencontres, des salons avec un pass "presse", et cela EST UNE FORME DE PAIEMENT. De plus, recevoir des paiements, c'est les déclarer obligatoirement aux impôts, comme toutes les formes de gratifications... C'est déjà bien assez "transparent" comme cela.

Je suis POUR les débats sur Internet, quand ils prennent une allure ARGUMENTÉE. Et surtout NUANCÉE. Répondre par "je suis contre car", "je suis pour car" n'est pas, dans mon esprit, une réponse argumentée. 

Certains comptes d'adolescentes sont la parfaite illustration de cela. On voit sur leur page des centaines de livres ultra connus et "markétés", très certainement offerts par les maisons d'édition. Et donc ? Vous allez faire quoi ? Personnellement, je préférerai que ce soit les maisons d'édition qui prennent leur responsabilité et pas les blogueurs et instagrameurs, souvent eux-mêmes influençables et parfois jeunes et très fragiles. Les maisons d'édition, elles, ne sont pas fragiles, les marques non plus. C'est à eux d'être réglementés par la loi et de comprendre que manipuler des jeunes avec des cadeaux est normalement interdit, ou sinon moralement malhonnête.

Chères maisons d'édition, dans ce monde peu réglementé d'Instagram et des blogs, j'apprécie de me faire "payer" par des livres gratuits, mais je n'apprécie plus de devoir les critiquer dans un temps imparti, de devoir lisser mes propos. Et ça c'est un choix personnel. A vous de décider quel sera le vôtre. On a bien payé pendant des années des critiques professionnels très appréciés dans les canards (et souvent avec moult cadeaux !)

C'est très bien d'être contre ou pour. C'est très bien de vouloir rester 100% légitime et authentique. C'est très bien de vouloir se professionnaliser sans abuser les utilisateurs.

Quel que soit votre choix éditorial, c'est ensuite à l'utilisateur de décider. Rappelez-vous nous sommes consomme-acteurs et utilisateurs Éclairés !


Allez !

On retourne dans l'univers positif et réaliste de la vie ! CARPE DIEM !


Vous êtes libres.

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Sources bibliographiques :

https://www.neonmag.fr/reseaux-sociaux-facebook-twitter-instagram-nouvelle-place-du-village-454907.html

Allard Laurence, « Partages créatifs : stylisation de soi et appsperimentation artistique », Communication & langages, 2017/4 (N° 194), p. 29-39. DOI : 10.4074/S033615001701403X. URL : https://www.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2017-4-page-29.htm

Cardon Dominique, « Les réseaux sociaux en ligne et l’espace public », L'Observatoire, 2010/2 (N° 37), p. 74-78. URL : https://www.cairn.info/revue-l-observatoire-2010-2-page-74.htm

Clerc Anne, « Séduire et retenir : romans et lecteurs débutants, hésitants, connectés », dans : Françoise Legendre éd., Bibliothèques, enfance et jeunesse. Paris, Éditions du Cercle de la Librairie, « Bibliothèques », 2015, p. 85-88. DOI : 10.3917/elec.lege.2015.01.0085. URL : https://www.cairn.info/bibliotheques-enfance-et-jeunesse--9782765414896-page-85.htm

Coutelle-Brillet Patricia, Ll Gall-Ely Marine, Urbain Caroline, « Gratuité et prix, nouvelles pratiques, nouveaux modèles », Revue française de gestion, 2013/1 (N° 230), p. 77-81. URL : https://www.cairn.info/revue-francaise-de-gestion-2013-1-page-77.htm

* Freymond Aymeric, « Exploitez le pouvoir d’Instagram », Gestion, 2018/2 (Vol. 43), p. 14-15. DOI : 10.3917/riges.432.0014. URL : https://www.cairn.info/revue-gestion-2018-2-page-14.htm

Le Guern Philippe, « Réseaux et la culture. Des médias traditionnels à la numérimorphose des goûts et des usages », Réseaux, 2014/2 (n° 184-185), p. 211-246. DOI : 10.3917/res.184.0211. URL : https://www.cairn.info/revue-reseaux-2014-2-page-211.htm

** Morel Geneviève, « Pièges-à-jeunes », Savoirs et clinique, 2015/2 (n° 19), p. 24-35. DOI : 10.3917/sc.019.0024. URL : https://www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2015-2-page-24.htm

Rouet François, Les tarifs de la culture. Ministère de la Culture - DEPS, « Questions de culture », 2002, 384 pages. ISBN : 9782110052759. URL : https://www.cairn.info/les-tarifs-de-la-culture--9782110052759.htm

Schnerf Joachim, « II. La communication et le marketing », dans : , Publier la littérature française & étrangère. sous la direction de Schnerf Joachim. Paris, Éditions du Cercle de la Librairie, « Pratiques éditoriales », 2016, p. 79-85. URL : https://www.cairn.info/publier-la-litterature-francaise-et-etrangere--9782765414933-page-79.htm

Les débats au sujet de l'argent et de la monétisation ont commencé chez les youtubeurs, Cyprien en parle avec humour dans cette vidéo :

Publié dans edito, bookstagram

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Commenter cet article

Elodieuniverse 21/08/2019 19:51

Bravo pour ces mots plein de bon sens. Y en a marre de ces débats ! Si chacun s occupait de son assiette plutôt que celle du voisin, tout le monde se porterait beaucoup mieux. ????

La Romancerie de Romy 16/04/2019 21:38

J'apprécie beaucoup ton article !
Le sujet est bien posé et appelle au discernement de tous.
Encore plus que dans la vraie vie, je constate que l'effet de groupe derrière son écran amplifie certains dérapages ... jusqu'à les légitimer.
Avoir un profil à titre perso, semi professionnel ou complètement professionnel est un choix ou une envie propre à chacun. Selon moi, l'INTENTION compte dans toute démarche : rien n'empêche de faire un travail honnête tout en étant rémunérée de quelque manière que ce soit, de respecter ses valeurs et principes, d'évoluer en toute transparence ... que l'on soit pro ou pas.
Même dans un monde d'apparence et de marketing !
Mais s'ériger en seul juge, décréter ce qui est bien ou mal pour les autres ... c'est too much pour moi et loin de mes convictions profondes.
Merci pour la qualité de ton propos !

Madame Tassa 17/04/2019 11:59

Merci mille fois pour ce commentaire positif et libérateur !
L'INTERNET c'est l'autre coté du miroir, celui où l'on finit par juger plus vite que son ombre... juger c'est finalement condamner trop rapidement...
Alors qu'il existe bcp de contre-exemples qui démontrent de la vivacité et créativité des réseaux sociaux même avec rémunération

Merci ♡

Chapitre5 13/04/2019 20:44

Comme ton article me fait du bien ! Si le débat existe depuis quelques temps, je ne le vois passer dans des stories IG que depuis 2,3 jours. (et qui dit story, dit 3 secondes de lecture). Merci d'avoir posé tes mots, j'apprécie ton ouverture. On parle aussi beaucoup d'uniformisation des comptes Instagram (les mêmes livres qui tournent et le même esthétisme de photos) ce à quoi je réponds toujours : libre à nous de suivre qui on veut. Je suis consciente que certains des comptes que je suis reçoivent des SP et grand bien leur fasse... de toute façon, chacun se fait son avis d'un livre, chaque lecteur est unique. Comme tu dis, il s'agit d'un choix.

Madame Tassa 14/04/2019 17:48

Merci pour ton commentaire qui me fait très plaisir; j'avais une appréhension en écrivant cet article mais il me paraissait nécessaire pour ceux qui me suivent. J'ai eu beaucoup de retour en messages privés qui sont comme le tien et cela me rassure ! Et vive bookstagram et les généreuses découvertes qu'on y fait ! Tant pis pour ceux qui ne sont pas d'accord, c'est la vie !