C'est quoi le bonheur ? Point de vue historique sur la question.

Publié le par Madame Tassa

@tassadanslesmyriades

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C'EST quoi le bonheur ? ⭐☀️

Aujourd'hui je vous propose un article différent. Je me suis posé plusieurs fois la question après avoir lu toute une série de livres de développement personnel cet été, dont plusieurs sur le minimalisme et sur la santé, le yoga, l'ayurvéda, etc. Je me suis vraiment interrogée : le bonheur, qu'est-ce que c'est ? A quoi cela correspond-il ?

HISTOIRE

Historiquement parlant, ce concept a tellement évolué qu'aujourd'hui il est presque devenu un mélange dans lequel nous avons du mal à trouver notre propre définition. Face aux injonctions des livres, des images audiovisuelles, des publicités, des médecins, nous ne savons pas bien où est notre place là-dedans. Un petit rappel historique permet de relativiser et de ne pas oublier que ce concept est et sera toujours en devenir. Je parle ici du bonheur "occidental". L'étymologie du mot : il serait dérivé du latin augurium qui signifie "accroissement accordé par les dieux à une entreprise". A l'époque moderne, celle de Molière, de Corneille, le bonheur est une "chance favorable", une sorte de hasard, d'évènement heureux, ou bien une simple civilité aimable "j'ai le bonheur de vous connaître". Il est aussi synonyme de "succès". Ou de plénitude et de jouissance : "Je ferai votre bonheur, pourvu que vous sachiez en jouir" écrit Fénelon.

Dans l'Antiquité, on pouvait croiser plusieurs sortes de réflexions sur le bonheur. La pensée des stoïciens d'abord, qui étaient partisans "du moindre mal" et privilégiaient une vision de "l'ataraxie". Il s'agit d'une sorte de "paix et harmonie inférieures", un équilibre entre les bonnes et les mauvaises forces, tout comme notre corps était fait d'un équilibre d'humeurs. Chez les hédonistes, le bonheur est une quête principale pour laquelle il faut sans cesse tendre vers une sensation du bonheur. Avec eux il faut chercher à éviter la souffrance, c'est donc un rapport quasiment uniquement charnel/physique au bonheur. Chez les épicuriens, le regard au monde est mixte, parfois plus métaphysique que physique. L'épicurien cherche à toujours corriger sa vertu, à minimiser les peines qu'il peut rencontrer et favoriser les "plaisirs" de la vie (des plaisirs de l'esprit ou plus matériels). L'épicurien profite du jour présent, comme plus tard Ronsard le rappelle par son carpe diem, et son "cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie" (légèrement sexiste) par peur de la vieillesse.

A la fin de l'Empire romain, au début de l'ère chrétienne on pense que le bonheur ultime est atteint à la mort, dans l'Au-Delà. L'homme est guidé par le pardon universel et la miséricorde divine. Saint Augustin, auteur des Confessions parle d'un bonheur dénué de tout matérialisme, d'un amour plus spirituel que physique, d'une grande foi. “Le désir de bonheur est essentiel à l’homme ; il est le mobile de tous nos actes” et “Le bonheur, c’est de continuer à désirer ce qu’on possède”. Désirer le bonheur à cette époque n'est que secondaire face à l'injonction d'une vie dans la vertu et les bonnes mœurs approuvées par l'Église. Le bonheur consiste dès lors en une sorte d'"ordre" intérieur et extérieur. Le bonheur ne peut appartenir à l'individu lui-même, comme vertu à lui, ou qu'il puisse développer. Le bonheur est le résultat d'une société ordonnée, croyante, fidèle, pieuse et obéissante.

Du temps des Lumières, des philosophes éclairés comme Rousseau définissent le bonheur comme l'opposé du malheur. Une sorte de manichéisme en fait. Néanmoins, la vision du bonheur à cette période évolue vers quelque chose de plus complexe qui inclut également une notion un peu nouvelle : la liberté, notamment la liberté de volonté et de conscience. L'individualité s'est développée, comme concept, chez les humanistes des XVIe et XVIIe siècles et connaît un essor manifeste par la suite. Le bonheur s'instaure alors dans une sorte de contrat social entre tous. Le bonheur oscille entre satisfaction purement matérialiste et satisfaction de l'esprit. Mais il n'est pas la préoccupation majoritaire des gens de ce temps. Voltaire se moque avec ironie du bonheur, de la "chance" ou de la "bonne fortune" : "Nous cherchons tous le bonheur, mais sans savoir où, comme les ivrognes qui cherchent leur maison, sachant confusément qu'ils en ont une". Avec ses contes/fables modernes, il s'approche d'une définition nietzschéenne du bonheur. Ce dernier ne s'apprend que dans le malheur, dans l'apprentissage, dans la connaissance de ce qu'est la souffrance et le chaos. 

Après la Révolution de 1789, le bonheur semble ne plus être définissable que par une complexité de situations. Plus tard, le bonheur est difficilement accessible, Victor Hugo dit "Au banquet du bonheur, bien peu sont conviés". La félicité ne tient qu'un sens secondaire dans le vocabulaire de cette époque.

Après les première et seconde guerres mondiales, le bonheur devient à la fois une formalité  et en même temps primordiale. Il prend la forme d'une reconstruction ou d'une illusion. Cependant, face aux grands malheurs auxquels ils ont dû faire face, des philosophes restent sceptiques et tentent de démontrer que le bonheur sur Terre n'existe pas après les ravages terrifiants de la guerre. Sartre dit "Exister, c’est être là, simplement, sans nulle nécessité." Et "Exister, c’est être là, et dans un univers absurde et contingent, se construire et imprimer sa marque sur les choses." Le bonheur ne serait plus alors qu'un contingent dans la vie d'une personne. La seule chose qui compte c'est être. D'autres philosophes prônent une véritable libération dans cette nouvelle liberté retrouvée. Libération artistique, sexuelle, intellectuelle. Avec les Trente Glorieuses le bonheur devient matériel. On vous vend la société de consommation comme le dit Baudrillard. Un simulacre. Une machine à laver, une voiture, une femme et des enfants. Le bonheur devient un idéal matérialiste. Alors que tout se libéralise, paradoxalement le noyau familial rentre dans son conservatisme.

Dans les années 1980 et suite aux crises pétrolières, l'écologie ouvre de nouvelles consciences modernes. Le bonheur est dans la nature, la vraie. Retour aux sources. Alors que le travail se nourrit de management à l'américaine, les travailleurs, eux, ont une overdose de l'open-space et du travail à la chaîne, déshumanisant comme Charlie Chaplin le montre si bien. Dans le cinéma américain, pendant son âge d'or hollywoodien jusqu'aux blockbusters contemporains le bonheur est d'abord dans la famille, puis dans la victoire sur l'ennemi, puis dans l'amour. Après la Renaissance humaniste et l'épanouissement de l'être humain en tant qu'individu, ce dernier disparaît aujourd'hui au profit des grandes entreprises capitalistes qui effacent à coup de réglementation, le peu d'âme qui restait chez l'humain. L'humain s'évanouit. Le bonheur avec lui.

De nos jours, le bonheur signifie "une réalisation de soi". Il signifie une attente, un espoir, un but, un objectif d'un rigorisme sans pareil. Amplifié par l'image et le son, par les réseaux sociaux, le bonheur est un miroir tendu mais déformant : il vous veut soit "tels que vous êtes" soit "comme la société le voudrait". Le bonheur devient synonyme d'être accompli : un corps parfait, un esprit sain dans un corps sain, non dénué de vices ou de vertus. Notre bonheur aujourd'hui n'est pas conditionné comme au temps de la Renaissance par la somme de nos actes, par la survenue du Paradis. Notre bonheur aujourd'hui est un produit qui se monétise et qui nécessite un résultat. Le malheur n'est plus permis. Un grand nombre de métiers se forment atour de cette quête effrénée du bonheur, des études et des enquêtes sont menées dans les entreprises pour connaître "le niveau de bonheur au travail", tandis qu'il semble rester inaccessible, quelque part inatteignable de par la composition et la constitution de notre société actuelle.

L'être humain évolue en contradiction totale avec sa recherche du bonheur tel qu'il est défini aujourd'hui. Dès lors il est nécessaire de repenser le bonheur, de le poser comme objet sur une table, de l'étudier pour comprendre qu'il ne sera jamais qu'une construction faussée, une illusion inversée du malheur. Le bonheur établi sur la durée est éclaté par les futilités, les instantanés, les distractions faciles offertes par la toile et nos vies toujours plus effrénées. Le bonheur se consomme, à coup de cours de stretching, de boisson detox, de vidéos youtube de chats mignons, de rencontres d'un soir. Mais alors peut-être est-ce là le problème : le bonheur ne doit plus s'évaluer dans la durée. Peut-être... C'est une hypothèse. Si le bonheur n'est qu'un mirage, ne faut-il pas compter que sur les instants de joie qui parsèment notre vie ?

J'espère que cet article vous a plu ! Signé Tassa dans les myriades, une doctorante et professeure stagiaire heureuse.

 

 

 

Bibliographie

Michel Faucheux : Histoire du bonheur, Oxus, 2007. ICI et https://www.liberation.fr/evenements-libe/2013/03/26/aujourd-hui-le-bonheur-est-a-vendre_891350

Rémy Pawin : https://www.franceculture.fr/oeuvre-histoire-du-bonheur-en-france-depuis-1945-de-remy-pawin & https://www.franceinter.fr/oeuvres/histoire-du-bonheur-en-france-depuis-1945

Pessis, Céline, et al. : Une autre histoire des Trente Glorieuses https://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Une_autre_histoire_des___Trente_Glorieuses__-9782707175472.html

André Comte Sponville : http://www.seuil.com/ouvrage/la-plus-belle-histoire-du-bonheur-andre-comte-sponville/9782020633680

Cité philo : https://www.youtube.com/watch?v=l4znyMIVPLI

Littré : https://www.littre.org/definition/bonheur

Meik Wiking : Le livre du Lykke (le tour du monde des gens heureux), Pocket, 2019, https://www.babelio.com/livres/Wiking-Le-livre-du-Lykke/1019176

Publié dans edito, life, lifestyle

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