Rumford, le scandaleux bienfaiteur d'Harvard d'Eric Sartori

Publié le par Madame Tassa

@tassadanslesmyriades

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Rumford, le scandaleux bienfaiteur d'Harvard d'Eric Sartori

Benjamin Thompson (1753-1814) est un personnage qui en impose. Dès les premières pages de cette biographie vous sentez le profil de l'homme devenir portrait puis devenir statue sur piédestal. Pour autant le tour de force de l'auteur dont je salue un travail complexe et fouillé, c'est d'avoir compris les enjeux qui gravitent autour d'une telle figure. Posons-nous une seconde la question : peut-on réellement trouver/prouver l'inventeur à l'origine primaire d'une invention même si ce dernier reste peu connu ou que sa postérité s'est estompée avec le temps ?

La réponse est simple, oui Benjamin Thompson était un inventeur original et génial. Il semble que de toutes les inventions et expériences dont il parle, il en soit véritablement l'auteur. Sa parole et ses mémoires sont avalisées par ses propres textes, certes, mais aussi par des coupures de presse, des parutions académiques dans les revues scientifiques, des passages dans les lettres et les mémoires d'autres augustes personnes. Oui parce que Rumford aura côtoyé les plus grands de Benjamin Franklin en passant par Fourcroy, Berthollet et Laplace...

Ainsi l'intérêt véritable de cette biographie c'est la richesse des sources écrites dont dispose l'auteur. Le travail d'interprétation des textes est visible dans le détail et s'ajoutent ici et là des passages extrêmement croustillants et même très drôles que ce soit au sujet du café et du thé des anglais, de son mariage avec Marie Anne Lavoisier, de son Je -m'en -foutage- des- brevets, ou de son Non- ma -fille- tu- ne -te -marieras -pas- avec -ce- roturier, etc.

Ce livre est tellement passionnant et intrigant, il nous embarque à la fois dans une période difficile où émergent des pensées révoltées lors de l'indépendance de 1776 aux États-Unis, et en même temps nous fait traverser le passage du XVIIIe au XIXe siècle en peignant un paysage géopolitique de l'Europe. Le point fort est aussi que l'on y retrouve quelques visions différentes de celles de Rumford uniquement, et d'ailleurs les plus intéressantes sont des points de vue féminin : ceux notamment de la fille de Rumford, Sarah dite Sally, ceux de Mme de Lavoisier de Rumford, etc.

On appréciera le verbe de Rumford, pédant, pompeux, hautain, se glorifiant à chaque instant mais pourtant penseur et inventeur de génie et on aimera également la plume élogieuse mais néanmoins critique d'Eric Sartori qui nous fait oublier qu'on lit une simple biographie et nous fait entrer dans un demi siècle de ferveur politique, de foisonnement scientifique et de controverses très modernes finalement (que ce soit sur la propriété intellectuelle, sur la situation des pauvres, sur l'utilité des sciences, sur l'usage pratique des sciences pour le bon fonctionnement de la société, sur l'espionnage industriel et diplomatique...).

Bref, un véritable coup de coeur qui brosse le portrait d'un cumulard comme on en voit rarement, dans sa démarche extrêmement américain plutôt qu'européen, à la fois si ambitieux dans les arts de la guerre et dans les sciences. Il voulut être Général des Armées, ce qu'il fut, Sir puis Comte, inspecteur de l'artillerie, inventeur des soupes populaires, pourvoyeur de travail pour les démunis, espion, diplomate, conseiller auprès d'un grand Electeur et de Napoléon, scientifique, fondateur de la Royal Institution, du prix Rumford, père d'une fille qu'il trouvait sauvageonne... mari extravagant habillé de blanc l'hiver, obsédé par ses expériences et ses inventions dans le siècle qui suivait les Lumières et où la rationalité faisait office de maîtresse à penser. Rumford poussa son exigence jusqu'à étudier la moindre manière d'économiser de l'argent dans son usine ou sa maison (de la chandelle en passant par les cheminées, ou comment préparer un repas économique, comment économiser le chauffage en construisant des fenêtres avec du verre dépoli ou s'habiller en blanc, etc.) Il s'intéressa à tout de l'énergie à la lumière en passant par les canons...

À lire absolument !!!
Bravo aux éditions de la Bisquine d'avoir publié un si beau travail.

 

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